Les artistes

Le pianiste bulgare Mario Stantchev installé à Lyon depuis 1980, nous a plutôt habitué à un jazz ethnique, et en grosse formation (sextet, big band). Le saxophoniste lyonnais Lionel Martin, lui, après avoir exploré les voies d’un jazz très contemporain avec notamment le trio Résistances, a ensuite alterné l’ethiojazz énergique d’uKanDanZ avec la musique encore plus énergique de Steve McKay (Stooges).

Nul doute que le caractère aventurier de Louis Moreau Gottschalk a séduit Mario Stantchev et Lionel Martin, mais plus encore c’est le caractère métissée de sa musique qui les a conduit à se réunir autour de sa musique.
Sans doute serait-il abusif de considérer, Louis Moreau Gottschalk, né à La Nouvelle-Orléans en 1829, comme un des (grands-) pères du jazz ; la tentation est forte cependant de voir en lui le « chaînon manquant » reliant la musique savante occidentale et ce qui deviendra le jazz quelques décennies après sa mort.

LOUIS MOREAU GOTTSCHALK VIRTUOSE, SÉDUCTEUR ET NOMADE
Sans doute serait-il abusif de considérer Louis Moreau Gottschalk, né à La Nouvelle-Orléans en 1829, comme un des (grands-) pères du jazz ; la tentation est forte cependant de voir en lui le « chaînon manquant » reliant la musique savante occidentale et ce qui deviendra le jazz quelques décennies après sa mort.

Gottschalk n’est pas seulement ce pianiste prodigieux, formé à Paris dans la plus pure tradition romantique, qui, à 16 ans, enchanta Chopin. C’est aussi le premier compositeur qui ait intégré, à la technique musicale européenne, les rythmes, les harmonies et les mélodies de toute la partie sud des États-Unis : le son des esclaves, la musique créole et caribéenne, ibérique et latino-américaine. Enfant, il s’imprègne des incantations des esclaves africains qu’il entend le dimanche dans les rues de la Nouvelle-Orléans. Il les aimera toute sa vie – comme en 1860, à Cuba : « Malheureusement, la seule compagne que je trouvai dans cet Éden était une négresse fort laide, mais qui tous les soirs, après avoir moulu son café, […] me chantait de cette voix perçante, sauvage, et cependant pleine d’un charme étrange, les canciones du pays et les ballades nègres, aux rythmes tourmentés et aux mélodies monotones. »

Dans ses oeuvres aux accents multiples, Gottschalk sert avec un égal bonheur chaque culture. Ses titres, à la terminologie évocatrice et au ton « colonial » désuet, reflètent son métissage culturel : Bamboula, Danse de Nègres, Le Banjo, La Savane, Danse des Gibaros, Les Yeux créoles, Souvenirs d’Andalousie, de Porto Rico, de La Havane, Yankee Doodle Variations, mais aussi The Dying Poet, Meditation, Études de concert ou Ballades. Ses contemporains saluent l’audace de la nouveauté, tel cet anonyme qui écrit, en 1859, après un concert: « Quelle est donc la nature de l’inspiration [de Gottschalk]? Celle des milieux dans lesquels il se meut […] Créole de naissance et de nature, il a trouvé dans les impressions qui dérivent de cette circonstance un filon que personne n’avait découvert ou exploité avant lui. Il chante dans une langue musicale saisissante de nouveauté [des oeuvres] qui jouissent d’une popularité décidée, partout où il se trouve un piano et un pianiste. »

La vie de Gottschalk est un véritable roman. Ce séducteur impénitent, fils  d’un Anglais et d’une Créole d’origine française, voyagera en Europe et aux deux Amériques. Durant sa carrière de pianiste virtuose, à l’instar de Liszt, il déchaîne les passions, fréquente les plus grands personnages de son temps et mène une brillante vie mondaine, à la Cour d’Espagne ou dans les salons parisiens, où il est admiré par Chopin, Liszt, Berlioz, Hugo. Aux États-Unis, il parcourt des dizaines de milliers de kilomètres, naviguant entre concerts et leçons, dans le cadre raffiné de la haute société, et ambiance western, avec coups de feu, justice expéditive et deux pianos dans le wagon de queue.

En 1865, il quitte précipitamment les États-Unis pour fuir un scandale amoureux. Le beau Moreau n’a jamais su résister : « corps souple, démarche serpentine, épaules nues ou presque… je me suis perdu, dear nina hermosa, dans le noir profond de tes grands yeux. Ô faible nature humaine… » Plus que jamais « artiste-voyageur », il sillonnera l’Amérique centrale et du Sud et « … les Antilles espagnoles, françaises, hollandaises suédoises et danoises, la Guyane et les rives du Para [au Brésil]. Parfois l’idole d’un pueblo ignorant où j’avais joué quelques-unes de leurs ballades, ou retenu dans un village où le piano était inconnu par les liens d’une affection… » Précurseur, aussi, des happenings monstres, il organise des concerts où ses oeuvres sont interprétées par des orchestres rassemblant des dizaines de pianos et des centaines de musiciens. Il meurt en 1869 à Rio de Janeiro après avoir joué une de ses compositions, intitulée… Muerte !

À la fin de sa brève existence, il laisse environ 350 oeuvres, principalement pour le piano. Près de cent cinquante ans plus tard, la réunion de Mario et Lionel autour de quelques-uns de ces morceaux nous les remet joliment en perspective !

Jean-Noël Régnier & Danièle Stantcheva